Le texte à l’heure du numérique

Avant la lecture

Confronté à la profusion des textes, il est important qu’un outil aide le lecteur potentiel à trouver le (ou les) texte(s) dont il a besoin au moment précis où il le(s) cherche.

Ceci peut-être fait grâce à des outils de gestion documentaire qui stockent et indexent les documents de manière automatique (grâce aux méta-données du document ou par analyse sémantique) ou collaborative1, secondés d’un moteur de recherche. En lui-même le texte n’est rien, c’est dans son réseau et dans un dispositif qu’il peut exister. Les approches structuralistes l’avaient déjà souligné, les nouvelles possibilités offertes rendront ceci totalement visible.

Sans faire totalement partie du texte, le contexte dans lequel celui-ci apparait (dans une œuvre, dans une liste thématique, etc.) est déjà pour lui une façon d’exister qui le caractérise marginalement, lui donne une certaine coloration. L’édition numérique permet une certaine souplesse dans les classements, la multiplication des points de vue. Les listes d’Amazon (qui renouvèlent et dépassent en fonctionnalités les sélections des libraires) en sont des bons exemples.

Tout ces aspects sont à cheval entre le texte lui-même (lui sont intimement attachés, consubstantiels) et l’écosystème textuel.

Tête de pont entre ce foisonnement, la fiche d’identité du texte, sous forme de méta-données est l’outil le plus important pour identifier le texte, le rendre indexable et donc visible. Basée sur Dublin Core, qui donne une quinzaine d’informations sur celui-ci de manière normalisée et objective (et quelques unes manquantes que nous proposons), elle permet cependant au texte de trouver sa place dans cet écosystème et d’être pris en compte par le logiciel de gestion documentaire.

Le texte en lui-même

Si le texte numérique doit être considéré comme un nœud dans un réseau, un hypertexte, ceci est aussi vrai du texte lui-même qui doit aussi être vu comme un assemblage de plusieurs briques de sens.

Le texte comme assemblage

Au texte lui-même sont intimement attachés les notes de l’auteur et les liens proposés par l’auteur (dont les références), les unes comme les autres faisant sens dans la visée du scripteur. Tout cet environnement du texte est comme autant d’électrons qui gravitent autour de lui, en changent marginalement l’identité.

Mais le texte peut lui aussi être considéré comme une molécule résultant de l’agrégation de multiples particules élémentaires, un collier formé de plusieurs perles, un mur composé de briques de types différents (soit : plus à la manière du jeu Tetris que d’un mur de maçon).

Deux types de textes peuvent être distingués :

  • les textes argumentatifs
  • le textes narratifs

Textes argumentatifs

Le meilleur exemple pour illustrer ceci pourrait être L’Ethique de Spinoza. Calqué sur les textes de mathématiques (More Geometrico, à la façon des géomètres), axiomes, définitions, propositions, scolies, corollaires, gloses, n’ont pas le même sens dans ce texte qui est peut-être le premier texte appelant le numérique tant les renvois internes à d’autres passages sont denses et nombreux. Comme le souligne Gilles Deleuze dans sonSpinoza. Philosophie pratique le texte peut se lire à plusieurs niveaux. Le premier officiel, policé, celui des propositions et corollaires ; puis le second, celui des scolies, un peu comme un communiqué de presse politique que les habitués arrivent à lire entre les lignes. Chacun des statuts que l’auteur donne aux parties de son texte, font sens. S’il serait sans doute fastidieux et hasardeux (tant les auteurs sont facétieux) de vouloir baliser trop fortement les textes avec des balises XML du type ‘affirmation’, ‘exemple’, ‘nuance’, ‘argument contraire’, etc. mettre quelque chose en note revient sémantiquement à donner un caractère secondaire au texte, une nuance, une précision.

Textes narratifs

On y trouve plusieurs blocs qui ont traits à la temporalité :

  • narration (play, déroulement)
  • ellipse (chapitre suivant)
  • digression, description (pause)
  • retours ()

L’écosystème intime du texte

Il y a trois éléments dans l’éco-système intime d’un texte :

  1. les liens identitaires, essentiels, fondateurs, du texte2 comme la réponse à un auteur ou l’inscription dans le programme de recherche qu’on aura décidé d’amender (de faire progresser), qui sont inscrits dans la fiche d’identité du texte
  2. les références de l’auteur qui indiquent plus ou moins explicitement le réseau marginal3 de textes desquels ce texte se veut la continuité ou l’opposition (qui fournissent les adjuvants ou les opposants secondaires) et qu’on retrouve au fur et à mesure de la lecture et/ou dans la bibliographie
  3. l’apparat critique, les commentaires, évaluations, etc.

Au-delà de la lecture

La vie du texte

  • Dans un outil de cartographie le texte peut être plus ou moins gros selon le nombre d’individus qui l’ont lu
  • Chaque utilisateur doit pouvoir garder la trace de sa lecture (à la façon de l’historique des comptes Google ou de l’historique des achats sur Amazon)

L’éco-système du livre

Cartographie de premier niveau du texte

Les outils de cartographie de ce réseau, comme cela était envisagé par exemple dans leprojet Xanadu du visionnaire Ted Nelson, doivent faire partie intégrante de l’environnement de lecture numérique et on peut imaginer qu’ils seront indispensables pour les étudiants du futurs.

En utilisant les outils développés pour la sociologie des réseaux on pourrait ainsi visualiser le texte dans son réseau, et éventuellement distinguer différentes couleurs ou conventions pour ses liens de manière à distinguer :

Distinction Affinement Convention
Auteur du lien auteur trait plein
commentateur pointillé
Nature du lien en accord vert
en opposition rouge
Intensité du lien identitaire avec une flèche au bout de l’arc / lien
secondaire sans flèche

Ceci est bien sûr trop simple (il faudrait encore des nuances comme « est d’accord » – et s’en sert comme adjuvant, preuve, autorité – / est d’accord mais de manière critique ou au contraire s’oppose frontalement ou de biais (vise à compléter, amender fortement, etc.) et puis pas facile à visualiser : que faire si, sur dix commentateurs autorisés4 qui établissent un lien d’un texte à l’autre (ou d’une brique d’un texte à celle d’un autre, puisque souvent les auteurs ne reprennent qu’une idée à un autre et ne cite rarement tout un texte) trois voient une opposition, et sept un accord, là où l’auteur voyait un accord ? Aura-t-on un trait plein vert avec une flèche au bout entouré de trois traits pointillés rouges dont un avec flèche et sept traits pointillés dont deux avec flèches5 … il faudrait prévoir de bonne capacité de zoomer et un contrôle sur l’affichage des options et liens assez fin pour que cela soit lisible…

Cartographie de second niveau du texte

  • Le texte dans l’économie générale de l’œuvre d’un auteur : il faut alors séparer graphiquement dans une « bulle » l’ensemble des textes d’un auteurs, sachant que ces bulles pourront se croiser ponctuellement en cas d’écriture collective6
  • Le scripteur (et l’ensemble de ses textes) comme membre d’une clique : une école de pensée
    • Établis de manière statistique : ne prend en compte que les liens signifiant l’accord – mais ceci est pauvre en sens et encore faut-il que le texte ne garde pas des accords implicites… au contraire on peut penser que lorsque des individus se pensent comme faisant partie de la même école, ils puissent compléter les textes des autres de manière évidente, sans explicitement
    • Établis à la main par un commentateur – mais cela nécessite de pouvoir superposer des calques de rapprochements cartographiques. Ex. du point de vue épistémologique Hayek est proche de Karl Popper (au moins en 55 et non pas en 52 sur certains points – il faut la notion de temps…) alors que d’un point de vue politique, Hayek est proche de Milton Friedman alors qu’ils n’ont rien en commun en épistémologie, et que Popper est plutôt social-démocrate… etc. ad nauseam

Liens intéressants sur Internet

  1. Soit des experts autorisés (on privilégie la qualité des intervenants en les choisissant) ou des groupes (comme un réseau social ou une communauté d’intérêt, ou l’ensemble des internautes pour des plus grands projets comme Wikipedia), d’où émergera spontanément une certaine sagesse étant donné que grâce à la grande quantité des intervenants les meilleurs sortiront du lot et s’imposeront sans que le travail des petites mains ne soit perdu []
  2. Ce texte  »est » une réponse volontaire, explicite, dans une volonté maîtrisée et sous contrôle d’un scripteur – ce qui n’a rien à voir avec les liens que peuvent trouver par la suite le scripteur lorsqu’il revient après coup sur son texte (« je pensais faire ça, et je faisais ça »…) ou les commentateurs… []
  3. On peut, en se souvenant d’Aristote, distinguer les références substantielles, des références secondaires, un peu comme ce que les accidents sont aux prédicats []
  4. Reste à définir qui est autorisé ou pas dans le réseau de chercheurs de l’omni-université… []
  5. Etant donné que dans l’exemple donné ici il est impératif pour les commentateurs qui ne voient pas de relations identitaires / essentielles entre les deux textes là où l’auteur en voyait de proposer un autre lien (règle de gestion pour le développeur : si auteur a donné un lien et si commentateur décide de le rompre (lien noir dont on trouve le remplaçant en cliquant dessus ?) alors commentateur doit donner un nouveau lien obligatoirement []
  6. Problème posé par les recueils de textes (colloques, numéros spéciaux de revus consacrés à un thème, controverses, etc.) où ceux-ci ont un sens dans le réseau formé par le recueil. On peut imaginer que la notion de « revue » disparaîtra en même temps que le livre, à la faveur de flux de lectures proposés par des éditeurs identifiés. []

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