L’éditeur est un marchand comme un autre

Du livre de Martine Prosper, Edition, l’envers du décor, lu cet été, j’ai noté un passage qui traite du rapport ambigu que les éditeurs ont avec l’argent.

Les patrons d’antan ont certes disparu, mais les ego sont toujours là : on se déteste entre soi, tout en partageant le même sentiment d’appartenance à une élite. Il n’est que d’assister aux soirées d’inauguration du Salon du livre pour sentir cette ambiance particulière, fruit d’une tradition réappropriée. Car même les nouveaux protagonistes, ces gestionnaires au profil « école de commerce » qui sévissent dans les directions d’aujourd’hui, se prennent au jeu et se posent en héritiers des illustres anciens. Aucun n’avouera brutalement qu’il est là pour rationaliser, moderniser, rentabiliser, ce qui est somme toute le lot de beaucoup d’entreprises. Non, ce serait bien trop vulgaire. Pour être crédible, un patron d’édition doit d’abord agir par « passion ». Qu’on se rappelle cet extraordinaire article de Jean-Luc Lagardère, publié dans Le Monde au moment où son groupe cherchait à absorber Vivendi Universal Publishing, et intitulé « Par amour du livre »!!! Car c’est évidemment par amour que l’on rachète son principal concurrent…

Bien sûr, ces discours n’abusent personne, mais font partie des figures imposées, des codes du métier. L’explication en est simple : le tabou de l’argent. Dans la plupart des maisons, les considérations financières sont entourées d’une discrétion de violette. Du reste, à moins d’y être obligées, elles publient rarement leurs comptes. C’est moins le cas dans les groupes, où le rapport à la rentabilité est assez débridé… Mais la rhétorique reste, elle, empreinte d’un grand flou sur la question. Comme s’il y avait, sur le fond, incompatibilité entre le livre, cet objet qui touche à l’esprit, et les vulgaires nourritures terrestres.
Quoi ? Vous voulez une augmentation de salaire, de meilleurs honoraires, des droits plus élevés, une plus forte remise ??? Allons, pas de ça entre nous, cher ami ! Imaginez la chance que vous avez d’être de ce monde-ci…
Ah, le prestige… Combien d’âmes rémunère-t-il symboliquement ?
Les choses bougent parfois, timidement. Les salariés revendiquent, les libraires s’organisent, certains auteurs affichent un rapport décomplexé à l’argent qu’ils gagnent… Pourtant, cette mythologie imprègne encore les relations interpersonnelles du milieu : question de position, il y a ceux qui l’instrumentalisent (les dirigeants), ceux qui la subissent (les salariés) mais l’utilisent à leur tour parfois (vis-à-vis des « extérieurs », voire des auteurs).Tout le monde s’en sert et la perpétue : les petits parce qu’ils sont « petits », les gros parce que le rapport de force est ce qu’il est. Quoi qu’il en soit et de manière générale, on paye au lance-pierres !
Cette radinerie inhérente à la profession pourrait se comprendre si le livre était une activité sinistrée, ce qui n’est pas le cas, et les éditeurs des gagne-petit, ce qu’ils sont loin d’être tous. Admettons donc qu’elle fait partie des gènes.
De tous les aspects du mythe, c’est de loin le moins sympathique. Exploiter son prochain sous couvert d’intellect, ce n’est guère glorieux pour une profession « humaniste »… Alors, à ceux — nombreux — qui entrent dans le métier par « amour du livre », il est temps de dire qu’ils ne sont pas obligés d’y croire. (pp.49 et s.)

Un client heureux les bras plein de marchandises spirituelles, un jour de soldes

Ces rapports conflictuels teintés soit d’une certaine hypocrisie, soit d’une véritable adhésion à la mythologie qui entoure le secteur de l’édition et provoque (pour user très librement de formules bourdieusiennes) une certaine « résistance à l’objectivation » de leur activité par certains de ses acteurs les plus romantiques, ne sont pas propres à la profession. Religions, activités humanitaires ou de solidarités dans toute leur diversité, ou encore l’art en général, sont aussi traversés de ces querelles sempiternelles sur le rôle prétendument corrupteur de l’argent, sorte de poison qui salirait tout ce qu’il touche ou rendrait fou les hommes, comme déjà Aristote le suggérait en rappelant la légende de Midas succombant aux désirs sans bornes de la mauvaise chrématistique et mourant au milieu de l’or produit par la simple apposition de ses mains sur n’importe lequel objet1. Étudier la deuxième possibilité nous mènerait sur un terrain transdisciplinaire ou philosophie morale, sociologie, histoire des mentalités et économie se confondent. Cela nous mènerait très loin de s’interroger sur la raison qui pousse à considérer que le fait que l’éditeur soit un marchand comme un autre, nuirait à sa profession, comme si les différents marchands qui nous permettent de survivre, vivre et bien vivre2 n’étaient pas les acteurs majeurs et primordiaux de toute société…

Est-ce parce que son passé de syndicaliste a amené l’auteure à souligner les plus mauvais côtés de la profession, au point sans doute de ne relever que l’aspect négatif de ce qu’elle décrit ?3 Un peu, sans doute. En tout cas son angle d’attaque permet de aussi de rappeler de manière très concrète, qu’il existe un usage stratégique et pernicieux du romantisme de l’aristocratisme consistant à dévaloriser l’argent (y compris dans tous ses aspects positifs) pour mieux servir des fins inavouables.

Crédits photo : Portrait of a Satisfied Book Addict, par Brewbooks, en CC by-nc-sa 2.0 sur Flickr.

  1. Les politiques, V, 9 []
  2. D’après l’antique tripartition grecque. []
  3. C’est le cas par exemple de la flexibilité, que l’auteure appréhende sous l’unique point de vue des avantages de l’employeur. []
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